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#88 – Être une femme aujourd’hui au Liban

proposée par Isabelle Kortian

Diffusée le 16 novembre 2021


#88 – Être une femme aujourd’hui au Liban
Le monde en questions

 
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En plateau

Sofia Farhat, analyste géopolitique, spécialiste du monde arabe.

Contexte

Sofia Farhat s’attache à démontrer en quoi le genre et l’intersectionnalité sont non seulement une des manières possibles d’aborder l’actualité libanaise aujourd’hui, mais encore en quoi cette approche est particulièrement pertinente et éclairante pour qui veut comprendre les enjeux sociétaux. Bien entendu, on se méfiera des généralisations hâtives, source d’erreur. S’agissant des femmes au Liban, il n’y a pas une homogénéité dans l’appréhension de la condition féminine. Les situations diffèrent selon la classe, la catégorie sociale, la communauté d’appartenance, la nationalité, le statut (natives, réfugiées, employées de maison venant d’Afrique et dont les passeports sont confisqués, etc.). L’extrême fragmentation d’une société multiconfessionnelle, compartimentée, hiérarchisée, a du reste empêché pendant longtemps les femmes de formuler collectivement des revendications au niveau national, en dépassant l’enfermement de chacune d’entre elles dans leur communauté d’origine.

La mobilisation massive de la rue libanaise, en octobre 2019, fut de ce point de vue un grand tournant. Elle a permis aux femmes de toutes les confessions et origines sociales de se retrouver, fréquenter, connaître, et assumer de lutter pour leurs droits. Combien sont-elles dans un pays de quatre millions d’habitants ? Difficile de répondre car le dernier recensement effectué au Liban remonte à 1932 ! A l’initiative des autorités mandataires françaises, il a permis d’établir une cartographie du pays, à partir de critères ethniques et religieux, laquelle sert jusqu’à ce jour à déterminer le nombre de députés que chaque communauté peut envoyer au Parlement. Les femmes au Liban ne peuvent pas transmettre leur nationalité à leur enfant, privilège masculin, destiné à empêcher les femmes de se marier en dehors de leur communauté d’origine. L’enfant qui n’est pas reconnu par son père, n’a donc pas de papier et ne peut être scolarisé.

Les Libanaises jouèrent ainsi un rôle capital dans le mouvement de contestation civile. Elles furent à l’avant-garde dans la revendication d’une société laïque, d’une conception de la citoyenneté affranchie du cadre étroit et contraignant du communautarisme. Ce sont elles qui prirent aussi en charge les questions d’ordre logistique dans les manifestations : ravitaillement en eau et nourriture, garde d’enfants, pour que les manifestations se poursuivent sans interruption. Vivant dans un pays où elles font face quotidiennement à des coupures d’eau et d’électricité, elles ont développé une ingéniosité, un savoir-faire, des compétences qu’elles mirent à profit afin d’organiser et coordonner le mouvement qui n’aurait pu se prolonger autant sans l’engagement et le soutien des femmes descendues dans la rue.

Elles sont néanmoins aujourd’hui les premières victimes de la crise économique, de la flambée des prix, du chômage, des pénuries des médicaments, de l’immense détresse frappant une population dont les trois quarts vivent désormais en-dessous du seuil de pauvreté. Ces difficultés actuelles s’ajoutent à celles qui étaient déjà notoirement connues : l’absence d’égalité professionnelle entre femmes et hommes, les discriminations à l’emploi, la difficile réinsertion sociale et professionnelle des femmes après une perte d’emploi, etc.

En dénonçant les inégalités dont elles étaient victimes, en brisant les tabous, en luttant contre les discriminations qu’elles subissent, les violences conjugales ou sexistes, elles ont aussi contribué à souligner les nombreux paradoxes et contradictions dont souffrent la société et le système libanais. Dans le sillage de leurs revendications, elles ont su également faire entendre la voix d’autres minorités discriminées, LGBT, transgenres, réfugiées, employées de maison, personnes en situation de handicap. Elles ont porté sur la place publique le scandale de l’oppression et de la répression, tantôt visibles, tantôt occultées. Elles ont aussi par leur mobilisation, aux côtés d’ONG locales, notamment après l’explosion du 4 août 2020, montré l’inefficience de l’Etat, l’incurie des pouvoirs publics réduits à requérir l’aide de puissances étrangères pour éteindre un incendie. Seront-elles demain le fer de lance d’une révolution politique et sociale dans un pays qui s’enfonce de plus en plus profondément dans une crise multidimensionnelle dont on ne voit pas la fin ? Quel rôle pour la diaspora libanaise forte de 15 millions d’hommes et de femmes ?

À l’oreille

Pour aller plus loin

  • Pierre Conesa, Sofia Farhat, Haouès Séniguer et Régis Soubrouillard, Le lobby saoudien en France. Comment vendre un pays invendable, éditions Denoël, 2021

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