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#57 – Sous le feu : la mort comme hypothèse de travail

proposée par Isabelle Kortian

Diffusée le 15 février 2021


#57 – Sous le feu : la mort comme hypothèse de travail
Le monde en questions

 
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En plateau :

Michel GOYA, historien, ancien colonel des troupes de marine, spécialiste de la guerre moderne, de l’innovation militaire et du comportement au combat, a enseigné à Sciences-Po et l’École pratique des hautes études (EPHE), en parallèle de sa carrière opérationnelle.

Auteur de nombreux ouvrages dont Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail, paru chez Tallandier en 2015, il tient également un blog consacré aux questions stratégiques, intitulé La voie de l’épée.

Contexte :

Michel Goya analyse dans cette émission ce qu’est le comportement au combat et la vie près de la mort. Son regard n’est pas celui d’un médecin ou d’un universitaire. C’est celui d’un professionnel, dont l’approche est à la fois empathique et scientifique. Que se passe-t-il quand on entre dans une bulle de violence ? Quelles lois régissent ce monde à part et effrayant dont on peut sortir ou pas vivant, dont on peut sortir grièvement blessé, « dont on sort épuisé, brisé ou exalté, mais toujours transformé » ?

Qu’est-ce que la peur fait à l’être ? La peur de tuer ou celle d’être tué. Comment réduit-elle l’initiative, les capacités physiques et intellectuelles ? Comment la peur elle-même met en danger, paralyse ? Comment au contraire rend-elle inconscient du danger ? Comment et pourquoi, dans le feu de l’action et sous pression extrême, un groupe se répartit entre acteurs (minoritaires) et figurants (majoritaires).

Comment des hommes et des femmes ordinaires (en CDD, par exemple, en couple ou non, avec ou sans enfants) parviennent à faire des choses qui sortent de l’ordinaire ? Parmi ces choses extraordinaires, on pense aux actes héroïques, qui forcent le destin et renversent parfois la donne sur le terrain, à la cohésion du groupe, au camarade que l’on va sauver au péril de sa vie, aux civils épargnés et protégés, mais il convient de ne pas oublier d’emblée que tuer ne va pas de soi. Comment s’adapte-t-on (ou pas) à la guerre, individuellement et collectivement ? Comment se prépare-t-on au combat, à l’épreuve du feu, en essayant de se mettre en condition le plus possible, sans y parvenir totalement ? Car sur le théâtre opérationnel, il n’y a pas de répétition générale. Et la première est déjà un baptême du feu auquel la préparation physique et mentale s’avère une ressource suffisante ou insuffisante.

L’analyse du comportement au combat ne concerne ni la description des batailles ni le stress post-traumatique. Michel Goya précise qu’elle s’inscrit dans une tradition initiée, il y a plus de cent quarante ans, par Charles Ardant Du Picq dont les travaux furent prolongés avant et après la Première Guerre mondiale par une riche école française de pensée militaire qui s’éclipse après la déroute de l’armée française en 1940 et le traumatisme de la guerre d’Algérie. L’étude du comportement au combat devient alors un monopole anglo-saxon, que la France délaisse durant la guerre froide, où la dissuasion nucléaire occupe davantage les esprits que le combat. La fin de la Guerre froide, le retour de conflits armés, principalement asymétriques désormais, l’envoi de militaires français en opérations extérieures, les pertes humaines (plus de 3000 soldats), en refont aujourd’hui une préoccupation centrale.

Comment la formation au combat s’attache à mettre en confiance les équipes, et chacun(e) de ses membres, afin de ne pas subir les évènements. Comment se construit dans la durée la cohésion du groupe et comment un turn over trop important le déstabilise ? Comment s’organise la rotation des équipes, chacune ne pouvant supporter qu’une certaine quantité de terreur et de stress, sur une durée limitée ? Comment éviter la perte des compétences ? Quel rôle joue le soutien ou l’absence de soutien de l’arrière dans les conditions de travail (gestion RH, logiciel de paye en état de marche, contexte budgétaire de réduction des moyens et des effectifs, information et soutien de l’opinion, etc.) ?

Que se passe-t-il quand les verrous sautent ? Le cas paradigmatique du scandale d’Abou Ghraib. Des militaires de l’armée américaine et des agents de la CIA ont été accusés de violation des droits de l’homme à l’encontre de prisonniers, entre 2003 et 2004, lors de la guerre d’Irak, dans la prison d’Abou Ghraib. Amnesty International fut la première ONG à alerter sur les tortures physiques et mentales, les abus sexuels subis par ces prisonniers violés, sodomisés, exécutés. Michel Goya analyse : des réservistes envoyés en Irak, dont le temps de service est prolongé et qui se retrouvent affectés à Abou Ghraib. Quelle formation ces individus transformés en gardien de prison ont-ils reçu pour les empêcher de commettre de tels actes ? Leur a-t-on expliqué leur mission et leur changement de mission ? Quelle représentation ont-ils ou leur a-t-on inculqué de l’ennemi ? Si on leur a dit et répété qu’ils faisaient la guerre à des terroristes, des monstres, des psychopathes, si on a criminalisé l’ennemi au point de sembler justifier le racisme anti-musulman et anti-arabe, faut-il s’étonner ensuite qu’ils l’humilient et veuillent l’anéantir ? Ce faisant, on a oublié l’essentiel, ou oublié de le leur enseigner, que la guerre dans l’hypothèse où elle ne peut être évitée, doit contribuer à amener l’adversaire à négocier !

Michel Goya insiste par contraste sur la formation déontologique assurée en France et souvent enviée par d’autres Etats. Reste que l’échec d’un seul individu rejaillit sur tous et qu’une exaction commise par un seul soldat est in fine un échec et une faute du commandement.

À l’oreille :

  • Kate BushArmy dreamers
  • Bruce SpringsteenWar

Pour aller plus loin :

  • Michel Goya, Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail, Tallandier, 2015
  • Michel Goya, Les Vainqueurs. Comment la France a gagné la Grande Guerre, Tallandier, 2018
  • Michel Goya, S’adapter pour vaincre. Comment les armées évoluent, Perrin, 2019
  • Et

  • Radio Cause commune, Le monde en questions n°53, Michel Goya, La guerre, hier et aujourd’hui : retour d’expériences