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#53 – La guerre, hier et aujourd’hui : retour d’expériences

proposée par Isabelle Kortian

Diffusée le 18 janvier 2021


#53 – La guerre, hier et aujourd’hui : retour d’expériences
Le monde en questions

 
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En plateau :

Michel GOYA, historien, ancien colonel des troupes de marine, spécialiste de la guerre moderne, de l’innovation militaire et du comportement au combat, a enseigné à Sciences-Po et l’École pratique des hautes études (EPHE), en parallèle de sa carrière opérationnelle. Auteur de nombreux ouvrages dont Les Vainqueurs (Tallandier, 2018) et S’adapter pour vaincre (Perrin, 2019), il tient également un blog consacré aux questions stratégiques, intitulé La voie de l’épée.

Contexte :

Michel Goya analyse comment l’armée française est devenue en 1918 la plus moderne du monde, sinon la plus puissante, après l’effondrement de l’armée allemande, à l’issue d’un processus de transformation unique dans toute l’histoire de la France. En l’espace de 4 ans, elle effectue un saut qualitatif qui la fait passer du pantalon rouge au casque d’acier et au char d’assaut, surmontant le traumatisme de la défaite de Sedan (le 1er septembre 1870), grâce à une industrie de guerre imaginative et performante. La remarquable capacité d’adaptation dont elle fit preuve dès les premiers mois de la guerre et qui ne cessera de se renforcer tout du long, lui permet de vaincre en 1918. Et les vainqueurs, ce sont d’abord les soldats et leurs officiers qui, sur le terrain, font preuve d’ingéniosité et d’une indéniable aptitude au changement, qu’il soit organisationnel, logistique, balistique, opérationnel.

Par quel processus l’armée victorieuse en 1918 entame un déclin qui la conduira à la défaite de 1940, à l’issue de ce qu’on appellera la drôle de guerre (3 septembre 1939- 10 mai 1940) ?

Si, bien entendu, de nombreux facteurs politiques, sociaux et internationaux, contribuent à l’explication de cette défaite cinglante, Michel Goya souligne qu’il convient de ne pas négliger d’un point de vue militaire celui de la perte d’un savoir théorique et pratique, l’absence de transmission d’une expérience qui fait qu’une génération plus tard, et sous un nouveau commandement militaire, on n’est plus dans la même configuration.

Quels enseignements en tirer ? qu’est-ce que vaincre ? Si vaincre, c’est imposer sa volonté à l’ennemi ou l’adversaire, cela signifie que l’on se prépare aussi à parler avec lui, à négocier, en vue d’un règlement politique instaurant les conditions d’une paix durable. On ne prend pas la décision politique de faire la guerre pour tuer, même s’il y aura des morts, mais pour obtenir des effets stratégiques. Dans le monopole de la violence par l’État, on se rappellera utilement que l’emploi de la force armée ne sert pas les mêmes objectifs que l’emploi des forces de police, même si la confusion existe parfois, jusqu’à ce que l’analyse correcte de la nature du conflit ne vienne clarifier les choses ou forcer à les voir autrement (exemple de l’évolution de la position de la France face au FLN de 1954 à 1962, au cours de la guerre d’Algérie).

Mais, que se passe-t-il quand on fait la guerre non plus à un État, fût-il déclaré voyou, mais à une nébuleuse terroriste, comme c’est souvent le cas depuis le 11 septembre 2001 ?

Michel Goya revient sur l’engagement de la France au Sahel, de l’opération Serval à l’opération Barkhane. La première s’est traduite par une victoire relative de la France, qui intervient militairement à la demande du gouvernement malien en 2013, considérant que la déstabilisation de la région est une menace pour sa sécurité. C’est la première intervention de la France en Afrique depuis 1979 et elle parvient à stopper l’avancée des groupes AQMI, Ansar Din et Mujavo sur la capitale Bamako, et reprendre les villes de Goa, Tombouctou et Kidal. La France aurait-elle alors dû quitter le Mali, quitte à revenir plus tard ? Elle fait le choix de rester, l’opération change de nom – elle s’intitule désormais Barkhane- , et de nature, puisque sa mission n’est plus de reconquérir un territoire, mais dans le cadre du G5 regroupant les 5 pays du Sahel, de contenir l’activité de groupes terroristes armés (GAT) à un niveau de conflictualité basse, le plus bas possible, pour permettre aux forces locales de prendre la relève.

Or, l’opération commence avec des moyens divisés par 2, par rapport à Serval, dans un contexte de réduction des effectifs et des budgets, au moins jusqu’en 2015, et dans une période où la France est également engagée militairement sur plusieurs autres fronts (en Centrafrique, en Irak et en France où l’armée est mobilisée par l’opération Sentinelle). Autre difficulté, quels effets à court, moyen et long terme, peuvent avoir les formations européennes des armées locales si les problèmes de gouvernance locale persistent (soldes des soldats non payées, fonds détournés, défaillance de l’État dans l’administration et le développement de régions délaissées qui pousse une partie de la population à rejoindre les GAT ? Le coût humain et financier de l’opération Barkhane, sa durée qui atteindra bientôt les limites de l’acceptabilité par l’opinion française, amènera-t-il prochainement la France à revoir son dispositif au Mali ?

Que nous apprend d’autre part la guerre qui a opposé du 27 septembre au 9 novembre 2020, l’Arménie, les forces d’autodéfense arméniennes du Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan. Tout d’abord, souligne Michel Goya, il s’agit d’une guerre entre États. Laquelle fut d’autre part la révélation d’une rupture stratégique, comme il en arrive dans l’histoire du monde tous les 20 à 30 ans, et l’entrée dans une nouvelle séquence historique et géopolitique. Une rupture stratégique qui prend la forme d’un désastre pour l’Arménie. Dès les premiers jours de la guerre, le rapport de forces était nettement en sa défaveur et elle n’a pu ni s’adapter ni renverser la donne en 45 jours. Notons dans cette guerre la disparition de la troisième dimension, grande innovation de la Première guerre mondiale. Le ciel est resté sans avions, peuplé de drones performants, turcs et israéliens, guidant avec précision les tirs atteignant leurs cibles.

L’Arménie était sortie victorieuse de la première guerre du Karabagh (1991-1994), que s’est-il passé en trois décennies ? Quel enseignement tirer du terrain, au-delà des considérations relatives au contexte international et régional, notamment le probable feu vert donné par la Russie à l’Azerbaïdjan, qui lance l’offensive le 27 septembre, avec le soutien de la Turquie ? Michel Goya observe que l’Azerbaïdjan s’est activement et très sérieusement préparé à la guerre, non seulement par l’acquisition de matériel militaire haut de gamme, grâce à l’argent des hydrocarbures, depuis 2000. Mais il a aussi reconstruit patiemment une armée jadis défaite, à l’aide d’une expertise étrangère et diversifiée, durant ces dix dernières années. De son côté, l’Arménie était frappée d’une « inertie consciente », voyant ce qui se passait en face, mais incapable de réagir, de s’adapter, sans doute trop confiante dans la supériorité que lui conférerait in fine le courage et les motivations de ses soldats, quelle que soit par ailleurs leur vaillance. N’évaluant pas non plus correctement les limites de son alliance de sécurité avec la Russie.

Comme souvent dans l’histoire militaire, l’armée auréolée de sa précédente victoire devient conservatrice, rétive au changement et à l’innovation nécessaires face aux évolutions qu’elle perçoit, car cela perturberait son fonctionnement et son mode organisationnel. Ne parvenant pas à se remettre en cause, elle n’est pas en mesure d’anticiper la guerre d’après, et manque de réactivité sous pression et dans l’urgence.

Quelles sont les autres caractéristiques d’ores et déjà notables de la rupture stratégique à laquelle nous assistons ?

À l’oreille :

  • The ClashRock the Casbah
  • Rage against the MachineKilling in the name

Pour aller plus loin :

  • Michel Goya, S’adapter pour vaincre. Comment les armées évoluent, Perrin, 2019
  • Michel Goya, Les Vainqueurs. Comment la France a gagné la Grande Guerre, Tallandier, 2018
  • Michel Goya, Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail, Tallandier, 2015