PUBLIÉ LE 07/09/2026

Médias libres : l'indépendance ne se proclame pas, elle se finance

Médias libres : l'indépendance ne se proclame pas, elle se finance

Par l’équipe de Radio Cause Commune (93.1 FM à Paris & DAB+) — Association Libre à Toi

Alors que les empires industriels parachèvent leur emprise sur l’audiovisuel et l’édition, l’État organise l’asphyxie financière des médias associatifs et citoyens. À l’approche d’échéances politiques majeures, la survie d’une parole libre et non marchande exige de rompre avec l’illusion du mécénat et de défendre nos biens communs.

Le constat n’est plus à faire : dans un paysage médiatique saturé par les obsessions sécuritaires et réactionnaires, le bruit a définitivement remplacé la parole. L’espace démocratique apparaît aujourd’hui verrouillé par quelques conglomérats privés ayant achevé l’essentiel des concentrations industrielles leur permettant de distiller, du matin au soir, une connivence étroite avec l’extrême droite.

Sur le terrain de la régulation, la fiction du pluralisme a volé en éclats. En 2026, l’Arcom a mis CNews en demeure à trois reprises en six mois pour manquements graves, portant à plus de cinquante les sanctions accumulées en douze ans, sans que cela n’altère en rien la stratégie de son propriétaire. Quand cinquante-sept professeurs de droit doivent déposer un référé-liberté contre le régulateur lui-même pour dénoncer sa passivité, c’est que la régulation publique a abdiqué.

De la télévision à l’édition (l’éviction brutale de la direction de Grasset par le groupe Bolloré), jusqu’au cinéma (où Canal+, premier financeur privé du 7ᵉ art, a menacé d’exclure de ses financements les centaines de professionnels signataires d’une tribune critique lors du dernier Festival de Cannes), le message est limpide : la critique de l’actionnaire vaut désormais bannissement économique.

Car l’essentiel est là : dans ces empires, la rentabilité financière a cédé le pas à la conquête idéologique. On n’assume pas dix ans de déficits chroniques sur des chaînes d’information ou des journaux papier par rationalité marchande ; on les finance pour fabriquer le consentement politique.

L’illusion du mécénat providentiel

Face à ce rouleau compresseur, vers où se tourner ? Trop longtemps, une partie des médias indépendants et de la gauche culturelle a cru pouvoir s’abriter derrière des figures tutélaires, des mécènes providentiels ou des milliardaires réputés « éclairés ». L’actualité récente a cruellement rappelé la fragilité de ces montages.

Lorsque les auteurs frondeurs de Grasset quittent avec fracas leur maison pour fonder une enseigne prétendument « indépendante » aussitôt adossée au groupe d’un autre oligarque, ils ne font que changer d’église dont ils viendront alimenter les messes. Et lorsque le projet emblématique de la Maison des médias libres à Paris s’est trouvé brutalement paralysé au début de l’année 2026 après la mise en cause personnelle de son principal mécène fortuné, c’est tout un pan de la presse critique qui a mesuré sa vulnérabilité.

Nous ne disons pas cela pour accabler des rédactions partenaires dont nous partageons les combats, mais pour poser le diagnostic là où il se trouve : un média n’est pas libre parce qu’il tient un discours libre ; il est libre par la structure réelle de ses ressources. Le mécénat individuel, fût-il généreux, demeure une relation de dépendance. Et toute dépendance finit par fixer les limites de ce qu’il est possible d’énoncer.

L’asphyxie programmée du tiers-secteur

L’asymétrie devient intenable : d’un côté, des milliardaires qui investissent à perte pour remodeler le débat public ; de l’autre, des médias associatifs de terrain que la puissance publique choisit délibérément d’asphyxier.

Chaque automne désormais, le Fonds de Soutien à l’Expression Radiophonique (FSER) – créé en 1982 pour garantir l’existence d’un secteur radiophonique non marchand sur la bande FM – fait l’objet de menaces létales. Dans le projet de budget pour 2026, le gouvernement prévoyait tout simplement de lui amputer 44 % de ses crédits, soit 15,7 millions d’euros en moins, mettant en péril immédiat plus de 400 radios associatives et 2 400 emplois sur tout le territoire.

Si la mobilisation conjointe des acteurs de terrain et des parlementaires a permis de rétablir les fonds in extremis, ne nous y trompons pas : cette victoire à la marge ne règle rien. Le tiers-secteur est devenu une variable d’ajustement récurrente.

Dans le même temps, un paradoxe institutionnel s’est installé : l’État impose aux radios libres des cahiers des charges d’intérêt général toujours plus denses (éducation aux médias, ateliers dans les quartiers populaires, intégration sociale), tout en gelant les crédits d’instruction et de fonctionnement. On exige d’équipes entièrement bénévoles le travail de structures salariées d’hier, transformant l’engagement militant en un « travail gratuit » venant pallier la démission des services publics.

Moins de 0,01 % du budget de l’État suffit à faire vivre près de 800 radios associatives en France. Attaquer ce fonds, c’est organiser méthodiquement l’assèchement du débat citoyen au profit des réseaux commerciaux.

Tenir l’antenne comme un bien commun

À Radio Cause Commune (93.1 FM à Paris et en DAB+), portée par l’association Libre à Toi, nous expérimentons depuis des années un autre modèle : autogéré, 100 % bénévole, zéro publicité et zéro dividende. Nous fabriquons nos propres outils numériques sous licences libres, nous hébergeons nos serveurs dans notre studio de la porte de Saint-Ouen, et nous refusons de livrer nos flux audio et nos auditeurs aux algorithmes prédateurs des GAFAM.

Ce modèle est frugal, laborieux et exigeant. Il ne nous protège pas des attaques budgétaires, mais il garantit qu’aucun actionnaire ni mécène ne pourra jamais dicter notre programmation. C’est à ce prix que nous pouvons ouvrir nos antennes, sans trembler, aux luttes sociales, à l’écologie radicale, aux savoirs partagés et aux voix que l’espace médiatique dominant invisibilise ou criminalise.

La liberté de communication n’est pas un privilège de propriétaires fonciers ou industriels : c’est un bien commun fondamental. À l’aube d’échéances démocratiques décisives où l’extrême droite frappe à la porte du pouvoir, la défense des médias libres ne peut plus être renvoyée à des rustines annuelles ou à la charité privée. Elle appelle un choix politique clair : garantir enfin aux médias de l’économie sociale et solidaire les moyens réels et pérennes de leur émancipation.

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