À l'antenne
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#87 – Avicenne, le philosophe persan

proposée par Isabelle Kortian

Diffusée le 10 novembre 2021


#87 – Avicenne, le philosophe persan
Le monde en questions

 
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En plateau

Meryem Sebti, spécialiste de philosophie médiévale de langue arabe, chargée de recherches au CNRS, collabore à l’EPHE et publie Prophétie et gouvernement du monde, dans la collection Islam/Nouvelles approches des éditions du Cerf.

Contexte

Meryem Sebti présente Avicenne (980-1037) dont l’apport à la pensée occidentale est incontesté. Le philosophe persan est souvent comparé à l’autre figure majeure de la philosophie médiévale de langue arabe, Averroès, le philosophe cordouan (1126 – 1198) et qui lui est postérieur. Avicenne est né le 7 août de l’an 980, à Afshéna, près de Boukhara, dans la province de Transoxiane, l’actuel Ouzbékistan. Il meurt en juin 1037 à Hamadan, en Iran.

Durant sa petite enfance, il étudie l’arithmétique chez un marchand herboriste, expert en calcul indien. Ayant une bonne mémoire, le jeune garçon finit par surpasser son maître en calcul et en mathématiques. Sous la conduite du maître Abu Abdallah Ennatili, il s’initie au Coran, aux auteurs arabes et à la philosophie, en commençant par l’Isagogè de Porphyre (un petit traité pédagogique de vulgarisation de la philosophie d’Aristote). À l’âge de dix ans, il maîtrise ainsi le Coran, l’arithmétique, la géométrie d’Euclide, et des bases de la philosophie comme la logique. Il se lance tout seul dans des études difficiles comme l’Almageste de Ptolémée.

Il a 14 ans quand un ami médecin lui apporte les traductions des œuvres d’Hippocrate, qu’il aurait lu d’un trait, nuit et jour. Doté d’une mémoire phénoménale, il lit aussi toutes les traductions de Galien. À l’âge de 16 ans, il est brillamment reçu médecin à l’école de Djundaysabur où professent des médecins de toutes confessions : juifschrétiensmazdéens et musulmans. À 17 ans, il donne des cours à l’hôpital de Boukhara qui sont suivis par des médecins étrangers.

Avicenne est appelé auprès du prince Nouh ibn Mansour  souffrant. Il diagnostique une intoxication par le plomb des peintures décorant la vaisselle du prince et réussit à le guérir. Il est alors autorisé à consulter la riche bibliothèque royale des Samanides.

En un an et demi, il acquiert la connaissance de tous les auteurs anciens disponibles. Il bute cependant sur la Métaphysique d’Aristote qu’il ne comprend pas, mais il surmonte cette difficulté en découvrant les commentaires d’Al Farabi, raconte-t-il dans son (auto)biographie. Il s’intéresse aussi à de nombreuses sciences, comme l’astronomie, l’alchimie, et la psychologie. Ses disciples l’appelaient cheikh el-raïs, c’est-à-dire le « prince des savants », le plus grand des médecins, le Maître par excellence, ou encore le troisième Maître (après Aristote et Al Farabi).

Parmi ses œuvres majeures, rédigées principalement en arabe classique, citons l’encyclopédie médicale Qanûn (« Canon de la médecine ») et ses deux encyclopédies scientifiques le Livre de la guérison (de l’âme) et Danesh-e Nâma (« Livre de science »). Dans son Qanûn, il opère une vaste synthèse médico-philosophique avec la logique d’Aristote, combinée avec le néo-platonisme, élevant la dignité de la médecine au rang de discipline intellectuelle, compatible avec le monothéisme. Son influence sera prédominante dans l’Occident médiéval latin jusqu’au XVIème siècle et se prolonge en ce début du XXIème siècle, dans le cadre de l’islam, mais aussi en philosophie, épistémologie et sciences cognitives.

Meryem Sebti appelle tout d’abord notre attention sur cette extraordinaire histoire de la transmission qui relie philosophes grecs, philosophes néo-platoniciens et philosophes médiévaux de langue arabe. Elle s’effectue grâce à un immense élan de traduction ininterrompu. Tous les textes canoniques de l’Antiquité ont été traduits directement du grec à l’arabe, ou bien en passant par le syriaque.

L’originalité d’Avicenne est d’avoir recours à la philosophie pour expliquer la place métaphysique de la prophétie. Car c’est sur la doctrine de la prophétie du penseur que se concentre l’étude pionnière, à plus d’un titre, de Meryem Sebti. En s’appuyant sur une analyse rigoureuse du système métaphysique d’Avicenne, elle dévoile l’essence de la nature du prophète, dont la présence dans le monde sensible manifeste pleinement la continuité ininterrompue qui le relie au monde céleste. Loin d’être retiré du monde et indifférent à sa souffrance, Dieu est une source d’amour provident qui veille sur le monde sensible en y faisant advenir le prophète, porteur de la Loi. Transmetteur de la vérité révélée, il a pour prérogative de fonder la cité juste.

Quelle est alors la place du philosophe dans la Cité ? Héritière de la philosophie grecque, la philosophie arabe développera deux voies distinctes quand il s’agit de penser la place du philosophe dans la Cité. Pour Al-Farabi, le philosophe est législateur : le philosophe est Roi dans la Cité. Si Avicenne pose la nécessité de l’exégèse coranique, en précisant qu’elle revient au philosophe, ce dernier est en revanche en retrait par rapport aux affaires de la Cité. Sa vocation réside dans la contemplation.

À l’oreille

Pour aller plus loin

  • Meryem Sebti, Prophétie et gouvernement du monde, collection Islam/Nouvelles approches, les éditions du Cerf, 2021
  • Meryem Sebti, Noétique et Théorie de la connaissance dans la philosophie arabe du IXème au XXIIème siècle (avec Daniel De Smet), collection Etudes musulmanes, Vrin, 2020