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#76 – L’ami arménien

proposée par Isabelle Kortian

Diffusée le 28 juin 2021


#76 – L’ami arménien
Le monde en questions

 
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Andreï Makine est l’auteur d’une œuvre considérable : Prix Goncourt, Prix Goncourt des Lycéens et prix Médicis pour Le Testament français en 1995, grand prix RTL-Lire pour La musique d’une vie en 2001, prix Prince de Monaco pour l’ensemble de son œuvre en 2005, prix Casanova pour Une femme aimée en 2013, prix Cabourg du roman pour Au-delà des frontières en 2019. L’écrivain, élu académicien en 2016 au fauteuil précédemment occupé par la romancière Assia Djebar, publie L’ami arménien aux éditions Grasset.

Contexte

Comment d’une rencontre fugace et passagère, plus qu’improbable pour tout dire, peut naître une amitié fondatrice ? L’ami arménien est le roman d’une amitié de jeunesse qui dévoile un épisode crucial dans la vie d’Andreï Makine. Ce qui aurait pu n’être qu’un vague souvenir d’une époque révolue, à plus d’un titre, irradie de sa présence, témoigne de sa permanence, en un mot comme en cent, fait sens, illuminant un double destin dont seul hérite rétrospectivement le narrateur depuis la mort, peu de temps après leur rencontre, de cet ami d’enfance.

Le narrateur qui vit dans un orphelinat de Sibérie devient, à la suite d’une rixe dans l’atelier de menuiserie d’un établissement scolaire, le garde du corps d’un jeune garçon, Vardan, d’un an plus âgé que lui et de santé fragile, car atteint d’une maladie incurable l’empêchant de suivre une scolarité régulière. C’est en le raccompagnant chez lui que le narrateur s’aventure pour la première fois dans un quartier si déshérité, mal famé et éloigné du centre de la ville qu’on l’appelle par dérision « le Bout du diable ». Là, dans cette périphérie, vivent, pêle-mêle et relégués, des individus n’ayant comme « biographie que la géographie de leurs errances », cas sociaux, zeks, anciens prisonniers des camps sibériens et quelques familles en provenance de la République socialiste soviétique d’Arménie caucasienne, située à 5000 kms de la Sibérie où leurs proches ont été envoyés en détention préventive. Elles sont venues vivre au plus près de ces prisonniers politiques pour attendre avec eux, de part et d’autre des murs de la prison, la tenue de leur procès. Nous sommes dans l’Union soviétique des années 1970, l’émergence de la contestation du régime soviétique, qu’elle porte sur la question des droits de l’homme ou la question nationale, fait l’objet d’une répression politique dans les 15 républiques socialistes soviétiques de l’Union. Le contexte, l’arrière-plan historique dans lequel s’ancre le récit, est évoqué afin de rendre compte des aléas de l’histoire ayant permis la rencontre éblouissante entre deux adolescents, celle de Vardan, un garçon étrange et pas tout à fait comme les autres, et de son protecteur, un orphelin qui se sentira « adopté », dès qu’il aura franchi le seuil de ce quartier et la modeste demeure de ces « résidents en suspens », formant une minuscule et temporaire colonie que le narrateur imagine comme un « royaume d’Arménie ».

Renversement de perspectives, le narrateur missionné comme « sentinelle de la vie menacée » de Vardan se sent devenir « autre et vertigineusement ailleurs ».  Il pénètre, émerveillé, dans un halo de magie rendu possible par l’hospitalité avec laquelle il est accueilli, recueilli par Chamiram, la mère de Vardan, Gulizar et Sarven.

On ne dira pas que, soudain, dans l’amitié naissante de ces deux jeunes adolescents, les rapports de force se sont inversés, que le plus fort n’est pas toujours le plus fort, quand bien même, dans ce roman d’initiation, le plus bouleversé et ébranlé dans cette rencontre, est le narrateur, le seul survivant de cette relation amicale. Car, ce qui se qui se joue dans la fulgurance de leurs liens d’amitié, c’est le surgissement d’un monde où momentanément, miraculeusement, les relations entre les individus ne passent pas par les rapports de force. Mais par l’échange, le don, l’ouverture à l’étrangeté de l’autre. Révélation de la beauté du monde et des choses, de la poésie de l’univers, de notre appartenance à un cosmos, vision qui donne à voir ce qu’on n’a jamais vu, pu ou voulu voir, qui autorise un autre regard, ouvre de nouvelles perspectives et dimensions dans notre rapport à l’existence ou notre façon d’être au monde. Une dilatation du temps dont on est témoin. D’une telle vision, on ne saurait être nostalgique, car elle ne s’efface pas.

Dans ce roman d’Andreï Makine, fruit d’une longue gestation dont la publication en 2021 ne doit rien à la guerre qui a fait rage entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, à l’automne 2020, l’amitié est une alternative à la bêtise humaine. Une expérience extraordinaire qui libère l’être humain de toutes les réductions identitaires, matérialistes ou consuméristes envahissantes. Qui modifie notre regard sur l’histoire, qui n’est pas seulement continuité ou discontinuité, répétition du même ou rupture épistémologique. Une expérience capable, çà et là, de modifier, d’altérer, notre conception ou représentation du monde en nous rendant « étonnamment attentif à cette mystérieuse possibilité de s’écarter de ce que tout le monde prenait pour la seule et unique voie admise ». Hier, aujourd’hui, demain. Un conte philosophique sur la liberté. Si difficile et si rare. Celle exemplaire de Chamiram par exemple. Hors norme. Un livre qui répond « au désir de partager cet instant de beauté », qui nous plonge au cœur de la création littéraire. Une écriture toute en retenue, qui contient l’émotion, sans la tuer, pour mieux restituer son intensité fulgurante.

À l’oreille

  • Piotr Ilitch Tchaikovky – Les Saisons – Juin (interprété par le pianiste Nikolaï Lvovitch Luganski)
  • Djivan Gasparyan – Armenian Duduk
  • Aram Khatchadourian – La danse du sabre (extrait du ballet Gayaneh, Berliner Philarmonik)

Pour aller plus loin

Andreï Makine, L’ami arménien, éditions Grasset, 2021