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#75 – Dans les camps de personnes déplacées juives (1945 -1952)

proposée par Isabelle Kortian

Diffusée le 21 juin 2021


#75 – Dans les camps de personnes déplacées juives (1945 -1952)
Le monde en questions

 
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En plateau (virtuel)

  • Nathalie Cau, docteure en études théâtrales, chercheuse au sein de l’équipe Histoire des Arts et Représentations (HAR) à l’Université Paris-Nanterre. Elle s’intéresse aux questions mémorielles, esthétiques et politiques induites par les performances et publie L’Attente. Dans les camps de personnes déplacées juives, 1945-1952, aux éditions du Détour.

Contexte

A la fin de l’été 1945, un million de « personnes déplacées » (DPs, displaced persons) parmi lesquelles des Juifs européens survivants ou rescapés de l’extermination, demeurent en Allemagne dans des camps ouverts par les autorités internationales. Comment s’organise, à la fin de la guerre,  la prise en charge de ces personnes déplacées? Qui sont-elles ? Pour quelles raisons se constituent, dans les zones d’occupation américaine et britannique,  des centres de rassemblement et camps pour personnes déplacées juives et yiddishisantes dans l’attente d’un retour au foyer ou une possibilité d’émigration ?

Or, comme le souligne Nathalie Cau, la fin de la guerre ne signifie pas la fin de l’antisémitisme. Le pogrom de Kielce, contre des Juifs polonais majoritairement rescapés de la Shoah, un an après la fin de la guerre, le 4 juillet 1946, fut l’événement catalyseur ruinant les espoirs de certains survivants de pouvoir retourner dans les lieux dont ils avaient été chassés par le régime nazi expansionniste.

L’attente dans ces centres de rassemblement pour personnes déplacées juives n’ayant plus ni foyer, ni possibilité de rapatriement dans un pays d’Europe, sera longue, durant parfois plus d’une décennie. Les conditions de vie y sont d’autant plus difficiles que les populations concernées sont rescapées des camps de la mort. Ces centres furent pourtant le berceau d’une intense vie culturelle et artistique, qui constitua sans doute l’un des derniers moments d’une expression culturelle yiddish, riche et foisonnante telle qu’elle existait en Allemagne et en Europe en général jusqu’à la Shoah. Des artistes comme Herman Yablokov viennent des Etats-Unis par solidarité et apporter leur soutien à ces populations. Des événements sportifs sont organisés. Se développe sur place un impressionnant théâtre de langue yiddish. De nombreuses troupes de théâtre voient le jour et les meilleures d’entre elles obtiennent l’autorisation rarement accordées de sortir des camps pour se produire aussi à l’extérieur, dans d’autres camps de transit, à proximité, ou plus éloignés, ou dans des villes allemandes ou européennes. Analysant des documents exceptionnels, des clichés photographiques notamment, Nathalie Cau étudie les différentes formes d’expression artistiques ou performances dans les communautés de réfugiés. Elle explore les liens entre performances, histoire, mémoire et politique. Des clichés pris lors du jeu de Pourim de Landsberg-am-Lech, en 1946, montre un rituel insolite (mi-religieux mi profane) substituant au personnage traditionnel d’Haman, le persécuteur archétypal du Rouleau d’Esther (le vingt-et-unième livre de la Bible hébraïque) de multiples effigies d’un Hitler d’opérette. Elle constate que les performances en question ne sont ni dans le « grand silence » ni dans « l’irreprésentable », à la sortie de la guerre.  Et si les spectacles des troupes théâtrales sont l’occasion de transmettre le répertoire traditionnel (celui de Sholem Aleykhem par exemple), ils racontent aussi la destruction, ou dessinent les contours d’une société nouvelle, aspirant désormais à se constituer comme nation et rejoindre l’Etat d’Israël. Par ces performances théâtrales, les personnes déplacées juives tentent de survivre et survivront grâce à la vie culturelle qu’elles produisent, rappellant avec force qu’aucune partie de l’humanité ne peut décider d’éliminer de la surface de la terre une autre partie de l’humanité. Portraits d’eux-mêmes par eux-mêmes, ces performances témoignent de leur histoire passée, présente et de la possibilité d’un avenir par la constitution d’un imaginaire commun esthétique et politique. Les multiples obstacles bureaucratiques à l’obtention d’un visa pour les Etats-Unis, l’Australie ou la Palestine, la confirmation de l’impossibilité d’une réintégration en Europe ont transformé ces centres de rassemblement de personnes juives déplacées en camps de transit où l’attente des personnes rescapées des camps de la mort se mue en Attente messianique.

À l’oreille

  • Herman Yablokoff– Papirossa
    Herman Yablokoff écrit, en 1920, ce chant qui sera repris les ghettos juifs pendant la Seconde guerre mondiale, avant de se rendre lui-même dans les camps de personnes déplacées juives en Allemagne au lendemain de la guerre, pour l’interpréter.
  • The Andrew Sisters – Bay mir bistu sheyn (Bei mir bis du Shein)
    Chant yiddish composé par Jacob Jacobs et Sholem Secunda en 1931, et repris par les Andrew Sisters.
  • Hirsch Glick – Zog nit Kein’mol (le chant des partisans écrit en 1943, par le jeune Hirsch Glick dans le ghetto de Vilnius en apprenant le soulèvement du ghetto de Varsovie)

Pour aller plus loin

  • Nathalie Cau, L’Attente. Dans les camps de personnes déplacées juives, 1945-1952, éditions du Détour, 2020. Préface d’Annette Becker.