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#70 – À propos de la liberté d’expression

proposée par Isabelle Kortian

Diffusée le 17 mai 2021


#70 – À propos de la liberté d’expression
Le monde en questions

 
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En plateau

François Héran, sociologue et démographe, professeur au Collège de France où il a été élu, en 2017, sur la chaire « Migrations et Sociétés ». A la tête de l’Institut Convergences Migrations, après avoir dirigé, pendant 10 ans, l’Institut national d’études démographiques (INED), il publie Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression aux éditions La Découverte.

Contexte

Dans un texte publié, le 30 novembre 2020, sur le site de La Vie des idées, François Héran s’adressait aux professeurs chargés de l’éducation morale et civique (EMC), et cheminant en pensée avec eux, se demandait comment réfléchir en toute liberté sur la liberté d’expression. Il s’agissait d’apporter une contribution personnelle et solidaire à ces enseignants, qui, au retour des vacances de la Toussaint, le 2 novembre, rendaient hommage en classe à leur collègue Samuel Paty, odieusement assassiné après avoir commenté en classe les caricatures de Mahomet. En complément du cadrage de l’éducation nationale et de l’hommage rendu par le président de la République dans la cour de la Sorbonne. Cette lettre ouverte ayant beaucoup circulé et suscité de nombreuses réactions, François Héran a fait le choix de la republier, en développant et argumentant point par point son propos.

Qu’est-ce que la liberté d’expression et quel rapport entretient-elle avec les autres libertés fondamentales des citoyens ? Inscrites dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, dans la Déclaration universelle de droits de l’homme de 1948, et dans la Convention européenne des droits de l’homme de 1950, ces libertés fondamentales sont proclamées indivisibles. Chacune d’entre elles est énoncée et consacrée par un article posant d’abord le principe de la liberté en question, puis celui de son exercice dans les limites de la loi, laissant au législateur la charge de veiller à ce que ces limites ne soient pas liberticides. Ainsi, dans une démocratie libérale, il n’est pas possible de jouir sans entraves d’une liberté en écartant ou bafouant les autres. Liberté d’expression et liberté de conscience forment un couple inséparable, semblables à des tours jumelles. La liberté d’expression ne peut pas étouffer la liberté de croyance.

La difficulté réside dès lors dans la question de l’articulation entre elles de ces libertés fondamentales. Articulation nécessaire dès lors que leur mise en œuvre se déploie dans la Cité des hommes, ils ou elles étant libres et égaux devant la loi. Enjeu démocratique par excellence, l’articulation entre elles des libertés fondamentales ne peut se réaliser dans le cadre d’affrontements manichéens ou d’anathèmes destinés à empêcher tout débat, ou le détourner.

Parole, écriture, dessin, tenue : toute expression est libre en démocratie sauf exception prévue par la loi, rappelle François Héran. La satire, même blessante, est légitime si elle contribue au débat démocratique. Le principe de la caricature est de désacraliser toute chose : rien n’est sacré. Cela signifie-il pour autant qu’il faille sacraliser la caricature ? Cela légitime-t-il pour autant que l’on sacralise la désacralisation en paralysant toute critique des caricatures ? N’y a-t-il pas là un recul possible ou réel de la liberté de conscience, d’expression ? Est-ce parce que des djihadistes, des extrémistes, des fanatiques confondent tout, que nous devons, à notre tour, tout confondre et manquer de discernement ? Est-ce que pour cibler l’extrémisme de quelques-uns, il est nécessaire de d’avilir la pratique des fidèles ? Forcer le trait autorise-t-il à mettre tout le monde dans le même panier, généraliser, toucher autrui dans sa dignité d’être humain, comme s’il ne faisait pas partie de la Cité ? L’offense gratuite contribue-t-elle au débat démocratique ? Suffit-il de dire que les croyances sont détachables des croyants, quand le dessin échoue à les distinguer ? Que devient la règle d’or du respect mutuel en République ? François Héran souligne que de telles questions ont fait l’objet d’un débat dans le milieu des caricaturistes et que leurs avis divergent.

Dans son hommage à Samuel Paty, Emmanuel Macron défendait les caricatures, tout en appelant à revoir l’enseignement de l’Histoire, à combattre les discriminations, à pratiquer le respect mutuel. François Héran le prend au mot et, en s’appuyant sur des enquêtes effectuées selon la méthode du testing, critique, avec des arguments percutants, ceux qui nient l’existence de l’islamophobie, du racisme structurel et des discriminations systémiques. L’ampleur des discriminations ethno-raciales en France se heurte en effet à une culture du déni qui mine le lien social. Les victimes de discriminations sont accusées de se complaire dans la victimisation. On leur dénie le droit de dénoncer l’islamophobie, car ce serait offenser la République une et indivisible. L’universalisme républicain ne gagnerait-il pas en intelligibilité, ou ne perdrait-il pas en abstraction, en s’attachant à recréer du lien social autour de la règle d’or du respect réciproque ?

À l’oreille

  • Mercedes SosaAlfonsina y el mar
  • Ablaye CissokoDouna

Pour aller plus loin

  • François Héran, Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression, La Découverte, 2021
  • François Héran, Avec l’immigration. Mesurer, débattre, agir, La Découverte, 2017