À l'antenne
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#63 – La souveraineté de la Syrie en question

proposée par Isabelle Kortian

Diffusée le 5 avril 2021


#63 – La souveraineté de la Syrie en question
Le monde en questions

 
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En plateau (virtuel)

Fabrice Balanche, géographe, enseignant-chercheur à l’université Lumière Lyon-II, spécialiste de la Syrie, du Liban et du Proche-Orient en général, dont l’expertise est internationalement reconnue .

Contexte :

2011-2021 : Dévastée par 10 ans de guerre, la Syrie semble avoir atteint désormais un niveau de conflictualité relativement bas, même si sur le terrain tout n’est pas réglé, ni figé, parfois simplement différé. Certaines zones peuvent rapidement s’embraser comme le plateau du Golan, le Nord-Est du pays, ou dans la région d’Idlib pour rouvrir l’axe routier Alep-Lattaquié. Sans oublier que la remise en question par l’Iran du monopole nucléaire d’Israël dans la région est source d’une vive tension internationale, qui, si elle dégénérait en guerre préventive, placerait la Syrie déjà située au centre de l’arc de crise, au cœur d’un champ de bataille aux enjeux régionaux et internationaux dépassant de beaucoup le contexte syrien.

Toutefois, force est de constater que le régime de Bachar al-Assad ne s’est effondré : ni en 2011, au tout début du soulèvement, ni en 2013 lorsqu’il ne contrôlait plus qu’un cinquième du territoire syrien et à peine la moitié de la population. On assiste en 2021 à un retournement complet de situation, le régime ayant reconquis les deux tiers du territoire (dont la totalité des 6 principales villes du pays) et 65% de sa population. La stratégie contre-insurrectionnelle mise en place pour vaincre les différents groupes rebelles, avec l’aide de ses alliés (l’Iran dès le début, la Russie à partir de 2015) a porté ses fruits. Mais à quel prix ?

Les frontières internationales de la Syrie n’ont certes pas été remises en cause, et aucune partition du pays n’a été entérinée par la communauté internationale, constate Fabrice Balanche. Pourtant, à regarder de plus près les différentes cartes du pays, avec l’œil d’un géographe et celui d’un expert en cartographie, il apparaît que la Syrie a perdu de fait le contrôle de la plupart de ses frontières externes. Ce qui pose légitimement la question de savoir ce qu’il reste de la souveraineté pleine et entière du pays, après la perte d’un tel attribut régalien.

L’espace aérien syrien est largement contrôlé par la Russie qui surveille aussi ses frontières maritimes. Quant aux frontières terrestres, les forces de Damas n’en contrôlent qu’un tiers, à cette réserve près que ce ne sont pas elles qui stationnent sur ces dyades-là, mais le Hezbollah ou les milices chiites irakiennes. C’est le cas de la frontière syro-libanaise et de celle syro-irakienne. Moins stratégique, la frontière avec la Jordanie sur laquelle l’armée syrienne est revenue en 2018, est néanmoins régie pas un accord supervisé par la Russie laissant une certaine autonomie aux forces rebelles bénéficiant ainsi de liens transfrontaliers. La frontière syro-turque échappe au contrôle de Damas, et la Turquie a érigé un mur tout le long de son tracé, afin d’empêcher les infiltrations du PKK et bloquer l’arrivée des réfugiés. Depuis l’offensive turque d’octobre 2019 et le retrait subséquent des Américains, la Russie a désormais pris le contrôle de l’ancienne zone de contact entre les Forces démocratiques syriennes (FDS), l’armée turque et ses supplétifs de l’ANS (l’Armée nationale syrienne). Des patrouilles russo-turques supervisent l’effectivité du retrait des FDS de la zone frontalière. A Manbij, ce sont les forces russes qui ont pris le relai des forces américaines et françaises. Semalka/Fresh Kabour reste le seul poste-frontière entre le Rojava (zone kurde constituée des trois cantons de Qamishli, Afrin et Kobane, dont l’incursion turque au nord et à l’est syrien a empêché la réunion) et le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK, au nord de l’Irak).

Fabrice Balanche souligne également que dix années de guerre ont exacerbé les frontières internes du pays et les discontinuités territoriales alaouites, sunnites, kurdes, mais aussi druzes (la région druze ayant aussi créé ses propres milices). En outre, les discontinuités se sont aussi démultipliées au sein des zones de mixité ethnique. De même, on observe des fractures durables au sein de villes comme Alep, Homs et Damas, conséquence des sièges et combats meurtriers qui s’y sont déroulés.

Loin de réduire le processus de fragmentation interne du pays, la présence de troupes russes, américaines, turques et iraniennes en Syrie contribue au contraire à le renforcer. Dans ces conditions, comment la reconstruction est-elle possible ? Comment bâtir ou rebâtir de solides infrastructures (réseau d’égouts, hôpitaux, écoles, conduites d’eau, réseau d’électricité) sur l’ensemble du territoire en l’absence d’un pouvoir étatique qui en contrôle toute l’étendue ? Damas n’est pas en mesure de peser sur la multiplicité des acteurs locaux jouissant sur le terrain d’une certaine autonomie et du soutien de puissances étrangères. La perte de contrôle des frontières externes et de zones entières à l’intérieur signifient pour le pays une perte considérable de ressources et de richesses. Par exemple : la Syrie, autrefois 4ème exportateur mondial de phosphate ne tire désormais plus le bénéfice de son exploitation à Palmyre et de sa commercialisation.

Quel avenir, dans ces conditions, pour la Syrie fragilisée par la perte de sa souveraineté sur ses frontières, entourée de murs ou de barrière de protection, frappée par la dévalorisation de sa monnaie? Un pays réparti en zones d’influence ? Un protectorat russo-iranien avec une zone de sécurité turque ?

Quel sort pour les populations civiles déplacées ou réfugiées au Liban, en Jordanie, en Turquie qui ne rentreront sans doute pas chez elles, par crainte de règlement de comptes, de représailles, de dénonciations calomnieuses et d’emprisonnement, et dont les biens, les maisons et les terres sont désormais entre d’autres mains, selon un processus classique de captation des richesses et d’ingénierie sociale ?

À l’oreille :

  • Duraid Lahham and Nassif Zaitoun– Yamo (« ô, mère », ode à la mère)

    Duraid Lahham est un célèbre comique syrien n’ayant jamais ménagé ses critiques à l’égard du régime Assad père et fils, ni celles à l’encontre des régimes arabes en général. Il n’a jamais voulu s’exiler, et, après l’immense espoir qui a soulevé le pays en 2011, regarde aujourd’hui avec horreur l’effondrement de son pays.

  • Mohamed Mounir – Alli Saoutak (« hausse la voix » ou bien « chante fort »)

    Le chanteur et acteur égyptien chante une chanson écrite pour le film de Youssef Chahine intitulé «al Messir » (le destin), tourné en Syrie et au Liban, qui retrace au XIIème siècle la lutte des Lumières et de la tolérance contre l’intégrisme : Mohamed Mounir interprète le rôle d’un chanteur assassiné par des intégristes qui lui coupent les cordes vocales.

  • Jean Ferrat – La Commune

    Alors qu’on commémore les 150 ans de la Commune, on peut établir un bref parallèle entre la Commune et la révolution sociale émergeant en Syrie en 2011. Toute révolution ne triomphe pas. En dix ans de conflit, les fractures communautaires prendront le dessus, déviant de sa route le mouvement pacifiste à ses débuts. L’incapacité de l’opposition démocratique de construire une alternative viable ouvre l’espace aux forces de Daesh, d’Al Qaïda et consort. Mais l’espoir ne meurt pas, il est mis en chantier.

Pour aller plus loin :

  • Fabrice Balanche, « La souveraineté de la Syrie en question : fragmentation interne et perte des frontières externes » in Moyen Orient n°50 (avril-juin 2021)
  • Fabrice Balanche, Sectarianism in Syria’s civil war, The Washington Institute for Near East Policy, 2018. Texte et cartes disponibles en pdf sur internet.
  • Fabrice Balanche, La géopolitique du Moyen Orient, La Documentation française, 2014
  • Fabrice Balanche, Atlas du Proche-Orient arabe, PUPS, RFI, 2012
  • Fabrice Balanche, La région alaouite et le pouvoir syrien, éditions Karthala, 2006

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