À l'antenne
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#34 – Violences policières en France : la fin d’un tabou ?

proposée par Isabelle Kortian

Diffusée le 8 juin 2020


#34 – Violences policières en France : la fin d’un tabou ?
Le monde en questions

 
 
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En plateau :

Paul Rocher, économiste, diplômé de Sciences-Po Paris, auteur de Gazer, mutiler, soumettre, Politique de l’arme non létale, La Fabrique éditions, 2020.

Contexte :

Une minute de silence pour George Floyd, ce Noir américain de 46 ans, décédé des suites de son arrestation, le 25 mai dernier, à Minneapolis, aux États-Unis. Une minute de silence, qui s’est prolongée durant 8 mn et 46 secondes, le temps que dura la pression exercée sur son cou par le genou de l’officier de police qui l’avait plaqué au sol. 8 mn et 46 secondes durant lesquelles ses collègues présents laissent faire, malgré les cris de la foule et ceux de George Floyd : « I can’t breathe », « Je ne peux pas respirer ».

La mort de George Floyd a suscité aux États-Unis et dans le monde une vague d’indignation et de colère face aux violences policières, face au racisme ou aux discriminations qui les caractérisent souvent, face à leur impunité, au-delà des cas particuliers. L’onde de choc ne cesse de se propager et la contestation ne faiblit pas. Si la France n’est pas les Etats-Unis, le tabou des violences policières est-il néanmoins ici aussi en train de voler en éclats ?

Rassemblement historique le 2 juin à Paris, organisé par le comité Adama. Des milliers de personnes réunies devant le Tribunal judiciaire de Paris, demandent justice pour Adama Traoré, 4 ans après son décès dans la gendarmerie de Persan, le 19 juillet 2016. Depuis, partout en France, des rassemblements ont lieu pour demander la justice et la vérité.

Le 4 juin, le comédien Omar Sy lance une pétition contre les discriminations et violences policières en France, qui recueille plus de 100 000 signatures en 24 heures. Appelant de ses vœux une « police digne de notre démocratie », il demande à tous d’avoir le courage de « dénoncer les violences policières » résultant d’un usage disproportionné et abusif de la force et touchant davantage certains de nos concitoyens. « Il n’y a qu’un seul camp, celui de la justice », souligne Omar Sy, et il est urgent que soit remis en cause « un système qui ne peut prétendre à la justice sans mettre fin à l’impunité organisée qui sévit depuis des décennies ».

Sommes-nous à un tournant dans la lutte contre les violences policières ? Ces dernières ont valu à la France plusieurs condamnations de la part de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) pour « enquête lacunaire et déficiente », pour « non-enquête », pour « atteinte à la dignité humaine », pour « négligence » dans la mort d’une personne interpelée, pour « violation substantielle du droit à la vie », pour « mauvais traitement » après interpellation.

C’est la mort de Rémy Fraysse qui a sensibilisé Paul Rocher à la question des violences policières, le conduisant à une réflexion sur les armes non létales. Équipant les forces de maintien de l’ordre, les armes non létales ne sont pas supposées tuer ou infliger des blessures irréversibles. Présentées comme sans effets secondaires, elles permettraient de « neutraliser », en produisant des « effets incapacitants » ou « irritants ». Ainsi, une balle en caoutchouc ou en plastique, comme son nom l’indique, n’est pas une balle réelle, mais une « une arme de défense ». Est-elle pour autant sans danger pour celui qui la reçoit ?

Quelle est la typologie des armes non létales ? Il y a celles qui reposent sur l’énergie cinétique (matraque, canon à eau, balles en caoutchouc et en plastique telles le LBD 40 ou la gamme Flash Ball, condamnée dès 2003 par Amnesty International). Il y a les armes chimiques (diffusion de substances irritantes telles que le gaz lacrymogène). Il y a les armes électriques, tel le pistolet à impulsion (Taser X26 condamné par le Comité des Nations-Unies contre la torture, par Amnesty International, par le Conseil d’État). Il y a encore les armes acoustiques (grenades assourdissantes et grenades de désencerclement), et les armes reposant sur la technologie optique (stroboscope) ou l’énergie dirigée (laser).

Dans quelles conditions d’utilisation ces armes seraient-elles inoffensives ? Correspondent-elles aux conditions de déroulement non statique des manifestations ? Les formations nécessaires à leur emploi sont-elles par ailleurs adaptées ?

En matière de gestion policière des manifestations, la doctrine a-t-elle évolué ces dernières années ? Tenir à distance les manifestants ? Aller à leur rencontre ? Qu’observe-t-on sur le terrain ?
Quels effets les armes non létales peuvent-elles induire sur le comportement de leurs détenteurs ? Leur disponibilité conduit-elle à la banalisation de leur usage et à un comportement plus offensif des forces de l’ordre sur le terrain ? Quels effets sur les manifestants ? Est-il désormais devenu systématiquement dangereux de participer à une manifestation ? De quelles ressources la démocratie dispose-t-elle pour faire face aux abus de l’usage de la force publique et enrayer la stratégie du chaos (brutalités policières, casseurs, blacks blocs) ?

Le risque accru de blessures mutilantes, handicapantes, traumatisantes, voire mortelles n’a-t-il pas un effet dissuasif ou terrorisant sur les manifestants vivement incités ainsi à rester chez eux ? Les violences policières ne portent-elles pas atteinte à la liberté de manifester et celle de circuler librement dans l’espace public ?

Car elles ne se produisent pas uniquement dans le cadre de manifestations, elles surviennent aussi lors de contrôles d’identité, et pendant ou après interpellations . En 2017, le défenseur des droits constatait la réalité sociologique des contrôles au faciès, pourtant interdits par la loi. Une personne ressentie comme noire ou arabe a 20 fois plus de « risques » de se faire contrôler par les forces de l’ordre qu’une autre. La peur de croiser sur sa route les forces de l’ordre, la peur de l’arbitraire, la peur des contrôles policiers pouvant entraîner la mort et qui visent certains citoyens plus que d’autres, ne constituent-elles pas de facto une rupture d’égalité et de traitement devant la loi protectrice de tous ses citoyens dans une République réputée indivisible ?

Pour mémoire, en 1983, se déroulait en France, du 15 octobre au 3 décembre, la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Les organisateurs de cette marche antiraciste et pacifique, appelée aussi « la Marche des Beurs » avaient demandé, mais n’avaient pas obtenu, le droit de descendre l’avenue des Champs Élysées, à son arrivée à Paris.

À l’oreille :

Pour aller plus loin :

  • Paul Rocher, Gazer, mutiler, soumettre. Politique de l’arme non létale, La Fabrique, 2020
  • Fatima Ouassak, « Luttons contre les violences policières, défendons nos libertés fondamentales » dans l’ouvrage collectif Résistons ensemble pour que renaissent des jours meilleurs, Editions Massot, 2020. Version en pdf libre d’accès
  • ET

  • Carl Sandburg, Les émeutes raciales de Chicago, juillet 1919, préface et notes de Christophe Granger, Éditions Anamosa, 2016
  • Lesley J. Wood, Mater la meute. La militarisation de la gestion policière des manifestations, suivi de « Le marché global de la violence », de Mathieu Rigouste, Lux éditeur, 2015
  • Aysen Uysal, Faire de la politique dans la rue. Manifestations de rue, manifestants et police en Turquie, Editions Le Croquant, 2019