À l'antenne
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#28 – Istanbul à jamais

proposée par Isabelle Kortian

Diffusée le 27 avril 2020


#28 – Istanbul à jamais
Le monde en questions

 
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En plateau :

Auteur de films, de documentaires et de fictions courtes, Samuel Aubin est formateur à l’écriture et à la réalisation de films documentaires. Il anime à ce titre des ateliers au Kazakhstan, au Kirghizstan, en Ukraine, en Arménie et en Turquie. Mais il est aussi romancier. Après un premier roman publié en 2017, Le Pommier rouge d’Alma-Ata (éditions Turquoises), il publie aujourd’hui Istanbul à jamais (éditions Actes Sud), un roman qu’il a écrit à son retour en France, après un séjour de quatre ans, de 2013 à 2017, à Istanbul.

Christophe Postic est co-directeur artistique des États Généraux du film documentaire de Lussas, en Ardèche. Une manifestation non compétitive, proposant chaque année une semaine de projections, de rencontres et de réflexions autour des enjeux qui traversent le cinéma documentaire. Il a animé plusieurs ateliers d’écriture documentaire, notamment en Asie centrale, avec Simon Aubin, dont il a lu par ailleurs le roman et avec qui il a eu l’occasion d’arpenter la ville d’Istanbul.

Contexte :

L’engagement et l’implication de Samuel Aubin et de Christophe Postic en faveur du film documentaire indépendant, sont à souligner. N’en déplaise à ceux qui n’y voient qu’une forme de don-quichottisme. Car, l’enjeu, de taille, est bien réel. En promouvant l’indépendance et la qualité, ils contribuent à faire voir le monde dans sa diversité et complexité, loin de toute uniformisation ou homogénéisation du regard dans une société globalisée et mondialisée.
La pertinence de leur travail renforce la démocratie tout en relevant de la diffusion et de l’approfondissement des savoirs. Christophe Postic se souvient d’Hélène Chatelain (1935-2020), traductrice et éditrice chez Verdier, ayant bâti une œuvre documentaire colossale sur l’anarchie et sur le Goulag, et qui notait, à propos de ce dernier, la nécessité de se rendre jusqu’en Sibérie pour trouver les formes du récit capables de rendre compte de cette expérience concentrationnaire.

Mais comment se construit le regard sur une ville comme Istanbul ? Difficile dans un premier temps de s’abstraire de celui d’Ara Güler (1928-2018), qui forgea notre représentation de la cité trois fois capitale d’empire. Le célèbre photographe d’Istanbul nous a légué quelques-uns des plus beaux clichés de la ville à l’atmosphère empreinte d’une certaine mélancolie, appelée hüzün en turc, expression d’un certain esprit de la ville.
Comment dès lors renouveler le regard sur celle qui s’est considérablement transformée et comment notamment témoigner de l’effervescence culturelle, intellectuelle et politique qui caractérisa Istanbul, les dernières années du XXème siècle et les deux premières courtes décennies du XXIème siècle ? Rappelons que, durant cette période, la demande démocratique de la société civile fut telle qu’elle s’est traduite par la levée du tabou concernant le génocide des Arméniens en 1915, par la levée du tabou concernant l’existence d’une question kurde, par l’affirmation d’une diversité culturelle, ethnique et religieuse du pays, par la volonté de consolider un État démocratique qui ne soit plus sous la coupe des militaires, par la volonté d’intégrer l’Union européenne, par la mobilisation contre l’urbanisation destructrice d’espaces verts et de mémoire.
Sans oublier le clivage persistant de la société, l’État profond, les procès contre les journalistes et les intellectuels, l’acharnement judiciaire contre le journaliste Hrant Dink, un Arménien de Turquie, fondateur du journal Agos, assassiné en 2007.
Sans oublier la guerre en Syrie et ses répercussions en Turquie. La société civile défendit le rêve démocratique contre la dérive autoritaire du régime.

Puis vint la tentative de coup d’État de juillet 2016, la répression tous azimuts qui s’ensuivit, alors que le putsch manqué fut, pour la première fois dans l’histoire du pays, unanimement condamnée. Puis vinrent les attentats, ceux de Daech, ceux des Faucons de la liberté du Kurdistan, la guerre dans le Sud-Est anatolien, la pétition signée par 1200 universitaires demandant l’arrêt des combats au Kurdistan, l’arrestation de tous les opposants, réels ou présumés, celle des journalistes, des intellectuels, des universitaires, les purges dans l’armée et les ministères, la réduction au silence par l’introduction insidieuse de la dose d’arbitraire suffisante pour faire perdre aux citoyens confiance en la protection de la loi.

Istanbul à jamais sauve de l’oubli cette période pleine d’exaltation, d’aspirations démocratiques et de terreur. Elle nous est présentée à travers le regard d’un Français, Simon, dédié au film documentaire indépendant, conseillant ses étudiants dans l’élaboration de leurs projets respectifs témoignant chacun dans leur spécificité, tantôt d’un esprit contestataire bien vivace, tantôt des résonances intimes ou des séismes que les débats lancés sur la place publique provoquent sur les individus. « Travailler le sensible plutôt que l’argumentaire ». Écrire le réel avec le sentiment. Le détour nécessaire pour toucher le cœur et les esprits, accéder à l’universel, lequel s’appauvrirait sans la contribution de ces auteurs de films documentaires venus de divers horizons.

Spectateur engagé à Istanbul, la ville de tous les espoirs et de tous les combats, où tout peut néanmoins basculer à chaque seconde, Simon aimerait faire un film sur Anouche, une Arménienne de France, venue en Turquie faire une thèse d’histoire de l’art sur Mimar Sinan (1489-1588), l’architecte des mosquées d’Istanbul, et sur son mari, Ferhat, un Kurde de Turquie ayant fondé un journal en ligne au moment des manifestations de Gezi, au printemps 2013. Ferhat est proche du Parti démocratique des peuples (HDP) du leader Salahattin Demirtaş, lequel fera entrer sa formation politique au Parlement, en rassemblant démocrates turcs et kurdes dans un mouvement pacifique, et fut emprisonné en novembre 2016, après la levée de son immunité parlementaire. Le soir de la tentative du coup d’État, Anouche disparaît. Simon et Ferhat partent à sa recherche dans la ville. Elle est aussi introuvable que son amie Zeynep, issue d’une famille musulmane, pieuse et conservatrice, votant pour le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir.

Ni l’une ni l’autre ne sont putschistes. Sont-elles encore en vie ? Et que pourraient bien faire ensemble ces deux femmes confrontées depuis quelque temps à la question de savoir si la sœur ainée de la grand-mère de l’une est l’arrière-grand-mère de l’autre ?

Simon ne fera pas son film sur Anouche et Ferhat. Il rentrera en France, laissant à Istanbul une part incandescente de lui-même. Samuel Aubin signe un roman puissant sur l’Istanbul de ces années-là, dont on ne sort pas indemne.

À l’oreille :

  • Ayla – Istanbul
    « Istanbul », la chanson, diffusée en avant-première sur radio Cause commune, sortira en mai. Tous nos remerciements à Ayla.
  • Barış Manço – Anlıyorsun Değil mi
    « La pop joyeuse des années 80, pour faire oublier le coup d’état de l’époque… » citée dans Istanbul à jamais où un Vapur effectuant les allers-retours entre les rives européenne et asiatique du Bosphore, de Karaköy à Kadiköy et vice-versa, porte le nom du chanteur Barış Manço.
  • Ahmet Aslan– Usene Mi (chanson en kurde)

Pour aller plus loin :

  • Samuel Aubin, Istanbul à jamais, éditions Actes Sud, 2020
  • Samuel Aubin, Le Pommier rouge d’Alma Ata, éditions Turquoises, 2017
  • Fethiye Çetin, Le livre de ma grand-mère, traduit du turc par Alexis Krikorian et Laurence Djolakian, éditions de l’Aube, 2006
  • Fethiye Çetin, avec Ayşe Gül Altinay, Les Petits-Enfants, traduit du turc par Célin Vuraler, Actes Sud, 2011
  • Hrant Dink, Être Arménien en Turquie, traduit du turc, préface d’Etyen Mahçupyan, postface de Baskin Oran, éditions Dominique Fradet, 2007
  • Hrant Dink, Deux peuples proches, deux voisins lointains, Arménie-Turquie, Traduit du turc par Emre Ülker et Dominique Eddé, préface Jean Kehayan, Actes Sud, 2009
  • Ahmet Insel, La nouvelle Turquie d’Erdogan, éditions La Découverte, 2015
  • Orhan Pamuk, Cette chose étrange en moi, roman traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Gallimard, 2017
  • Oya Baydar, Dialogue sous les remparts, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Phébus, 2018
  • Selahattin Demirtaş, Et tournera la roue, (nouvelles traduites du turc par E. Colas), éditions Emmanuelle Colas, 2019
  • Selahattin Demirtaş, L’aurore, éditions Emmanuelle Colas, 2018 et Points Poche, 2019